Quand un sélectionneur argentin compose sa liste et attribue les numéros de maillot, le 10 n’est jamais un choix anodin. Ce numéro engage une responsabilité tactique précise sur le terrain, mais aussi un poids symbolique que peu de sélections nationales connaissent à ce degré. Le numéro 10 argentin désigne un profil de joueur bien défini : meneur de jeu, dernier passeur, celui qui ralentit ou accélère le tempo d’un match.
Contrainte réglementaire FIFA et retrait du maillot numéro 10
On pourrait penser qu’une fédération nationale décide librement de retirer un numéro de maillot, comme cela se pratique dans d’autres sports. En football, la situation est plus rigide.
La Fédération argentine (AFA), par la voix de son président Claudio Tapia, a déclaré en 2024 vouloir retirer définitivement le maillot numéro 10 de la sélection une fois la carrière internationale de Lionel Messi terminée. L’intention est claire : rendre hommage au joueur qui a porté ce numéro pendant près de deux décennies.

Le problème vient des règlements FIFA. Pour les compétitions officielles comme la Coupe du monde 2026, la numérotation continue de 1 à 26 est obligatoire. Aucun numéro ne peut être sauté, ce qui rend juridiquement impossible un retrait définitif du 10 lors des tournois.
Ce n’est pas la première fois que l’AFA se heurte à cette contrainte. Un précédent existe avec Maradona en 2002, déjà bloqué par la FIFA. La volonté symbolique se cogne au cadre réglementaire, et le 10 doit être porté par quelqu’un en compétition officielle.
La marge de manœuvre des matchs amicaux
Les règles FIFA et CONMEBOL ne s’appliquent strictement qu’aux compétitions officielles (Coupe du monde, Copa América). Pour les rencontres amicales, l’AFA conserve une marge de manœuvre. Plusieurs sources indiquent que l’Argentine envisage de ne pas attribuer le 10 lors de certains amicaux post-Messi, comme forme de transition symbolique avant de le réintroduire en compétition.
Cette distinction entre amicaux et matchs officiels crée une situation inédite : un numéro de maillot qui pourrait exister de façon intermittente, présent en Coupe du monde mais absent lors de tournées.
Profil tactique du numéro 10 argentin sur le terrain
On parle beaucoup de symbole, mais sur le terrain, le 10 argentin remplit un rôle technique précis. Il ne s’agit pas simplement du meilleur joueur de l’effectif. C’est le meneur de jeu au sens strict : celui qui reçoit le ballon entre les lignes adverses, qui oriente la dernière passe, qui dicte le rythme.
Quand on regarde les profils qui ont occupé ce poste, un fil conducteur apparaît :
- Une capacité à garder le ballon sous pression et à ralentir le jeu quand l’équipe en a besoin, comme Riquelme le faisait avec ses pauses caractéristiques balle au pied
- Une vision de jeu orientée vers la dernière passe décisive plutôt que vers le but personnel, ce qui distingue le 10 du 9 dans le système argentin
- Un leadership technique qui influence le positionnement des coéquipiers, l’équipe se structurant autour de la zone où évolue le meneur
Ce profil explique pourquoi un attaquant pur, même talentueux, n’a jamais été perçu comme un « vrai » 10 par le public argentin lorsqu’il ne remplissait pas la fonction de meneur au sens tactique du terme.
Succession du numéro 10 en sélection argentine : un choix qui pèse
La transition entre porteurs du 10 n’a jamais été fluide en Argentine. Le poids des attentes a pesé sur chaque successeur, et aucun joueur n’a échappé à cette pression malgré un talent technique reconnu.

Riquelme correspondait le mieux au profil classique du meneur argentin : tempo lent, vision longue, capacité à créer du danger sans courir.
Le cas Messi : un numéro 10 atypique
Messi a redéfini ce que signifie porter le 10 en Argentine. Contrairement à ses prédécesseurs, il n’est pas un meneur de jeu positionnel. Il combine la finition d’un attaquant, le dribble d’un ailier et la vision d’un passeur. Cette polyvalence a rendu le numéro 10 argentin moins lisible tactiquement, mais infiniment plus décisif en termes de statistiques.
Le sélectionneur Lionel Scaloni aurait, selon plusieurs sources, déjà identifié un profil pour porter le 10 après la retraite internationale de Messi. Le choix du prochain numéro 10 sera autant tactique que politique, tant ce maillot engage la relation entre l’équipe, la fédération et le public.
Pourquoi le numéro 10 pèse plus en Argentine qu’ailleurs
Dans la plupart des sélections, le 10 est un numéro prestigieux. En Argentine, il fonctionne comme un contrat tacite entre le joueur et le pays. On attend du porteur qu’il assume la responsabilité du jeu offensif, qu’il prenne des risques techniques, et qu’il incarne une certaine idée du football.
Cette particularité vient en partie de l’héritage de Maradona, dont le parcours au Mondial 1986 a fixé un standard auquel chaque successeur est comparé.
- Le 10 argentin est jugé sur sa capacité à porter l’équipe dans les moments décisifs, pas seulement sur ses performances régulières
- Un mauvais match du numéro 10 génère plus de critiques que celui de n’importe quel autre joueur de l’effectif
- La presse argentine traite le sujet de la succession du 10 comme une question d’identité nationale, pas comme un simple choix de maillot
Cette charge symbolique explique la tentative de l’AFA de retirer le numéro. Elle explique aussi pourquoi certains joueurs talentueux ont préféré un autre numéro pour éviter la comparaison permanente.
Le prochain joueur à enfiler le 10 de l’Albiceleste en compétition officielle héritera d’un rôle qui dépasse largement le rectangle vert. La réglementation FIFA garantit que ce numéro continuera d’exister sur le maillot argentin, que la fédération le veuille ou non. Reste à savoir si le joueur choisi sera un meneur classique dans la lignée Riquelme, ou un profil hybride façon Messi. Ce choix définira le style offensif de l’Argentine pour les années à venir.

